home

Le Cauchemar de Darwin

darwin.jpg(Mars 2005, Hubert Sauper, 306 575 spectateurs au Box-office France juin 2005)

Samedi dernier nous avons eu l’occasion de voir Le Cauchemar de Darwin, au Centre Culturel Français de Beijing. Hubert Sauper, le réalisateur, a fait la surprise de venir (il ne devait être présent que le vendredi) pour répondre aux questions des spectateurs. Les réactions des spectateurs chinois étaient parfois assez édifiantes. Bien que assez soft visuellement, et cela vaut la peine d’être souligné, ce film est à déconseiller cependant aux hypersensibles (perso, j’étais asses fière de ne pas avoir craqué, jusqu’à la dernière scène… pas de bol je me suis mise à pleurer juste quand ils ont rallumé la lumière… et pas un kleenex !).

Le Film

Tout d’abord un mot sur ce film, si vous ne le connaissez pas. Un film, oui, pas un documentaire ni un reportage, c’est le réalisateur lui-même qui le confirme. Beaucoup s’y tromperait cependant.

Je dois dire que j’ai appris avec ce film un certain nombre de choses. Je croyais savoir dans les grandes lignes, ce qu’il y avait à savoir sur les guerres et génocides africains manipulés par les lobbies militaro-industriels des pays plus riches, sur les gouvernements corrompus qui maintiennent leur peuple dans la pauvreté et sur l’argent qui circule via les FMI & co et qui disparait on ne sait où. Et bien grâce au Cauchemar de Darwin, j’ai eu accès à des infos nouvelles pour moi, ou en tout cas un nouvel éclairage de la situation. Il réside pour moi dans une effrayante absurdité (il n’y a pas d’autre mot), celle ou l’on voit un pays qui exporte par jour en tonne de poisson de quoi nourrir… 2 millions de ses habitants, alors que ces même 2 millions sont touchés par une famine sans précédent, pour laquelle le pays touche une aide internationale, et où le pêcheur qui ramasse le poisson qui permet aux industriels, aux politiques et aux marchands d’armes (là il faut voir le film) de s’enrichir va donc crever lentement de faim, avec le poisson d’ailleurs, qui n’en a plus pour longtemps. J’imagine que quand le poisson et le pêcheur auront disparu, ceux-là trouveront, tel le parasite quittant la carcasse de son hôte a la recherche de sa prochaine victime, une nouvelle façon de s’enrichir sur le dos de leurs semblables. Absurde aussi le prêtre qui enterre tous les mois 10 a 15 personnes mortes du HIV, et qui continue à interdire l’usage du préservatif.

Ce que j’ai trouvé par-dessus tout remarquable, c’est l’objectivité du film, et la façon dont le réalisateur a su de bout en bout laisser la parole aux « témoins ». Un pari très peu souvent réussi auparavant (d’après moi). En dehors des quelques fois où le réalisateur doit répéter ses questions en cours de conversation, des questions toujours simples et ouvertes, pas vraiment « orientées », on n’entend jamais sa voix. La narration est aussi rare, une voix off intervient 2-3 fois pour égrener des chiffres, des dates, quelques informations factuelles, nécessaires pour que nous puissions établir la « big picture » et en tirer nos propres déductions.

Le fil conducteur du film, c’est de nous faire comprendre l’engrenage qui a conduit à produire ce cauchemar bien réel, en nous faisant rentrer progressivement dans la vie des témoins, sans assener une vérité plus fort qu’une autre.

C’est donc 2h de témoignages successifs, l’histoire quotidienne des hommes, femmes et enfants qui vivent ce cauchemar, qui en sont morts pour certains. Pas de sang, rien que les mots, eux-mêmes jamais aussi violents que la réalité, elle est pourtant là derrière une ultime retenue, un voile de dignité miraculeusement conservée chez des êtres humains qui luttent pour ne pas être réduits à l’état animal. Ce ne sont pas les faits divers que le réalisateur leur demande de raconter, mais simplement les faits, bien assez durs.

Les Mots Du Réalisateur

Hubert Sauper est un cinéaste autrichien, né en 1966 à Kitzbühel (Autriche), installé en France depuis 1994. Il a obtenu de nombreux prix, notamment avec ce film.

Hubert Sauper nous a dit avoir travaillé à ce film pendant quatre ans, faisant de multiples allers-retours au lac Victoria, ailleurs ven Afrique, en Ukraine. Pendant ces quatre ans il a construit des liens avec tous les protagonistes de l’histoire, qui ensuite ont bien voulu se confier devant la camera. Ces témoins ne sortent pas de nulle part, ils ont un parcours et grâce à leur histoire qu’ils veulent bien partager avec nous, on a enfin l’impression de comprendre. On sent d’ailleurs un respect incroyable pour ces gens (et réciproque) dont on se souvient après coup comme des êtres humains plus que comme des outils de démonstrations : cela aussi cela change beaucoup d’autres reportages. Et cela vient tout simplement du fait qu’aucun témoignage n’a été « mis en scène » (voir dans un 2e post mon aparté sur la mise en scène dans les reportages).

Apres nous avoir demandé, mi-souriant, mi-sérieux, de ne pas lui poser de questions sur les poissons et la biologie marine, Hubert Sauper résume lui-même son film comme un document sur les grands maux universels qui rongent l’humanité. Les réactions à son film, non il ne les attendait pas dans de telles proportions. Du coup bien sur certains voudraient lui faire des ennuis, et ont même convaincu des journaux « sérieux » en France de publier des contre-théories sous couvert d’articles critiques. (De toute façon il y a un business juteux dans la contre-théorie, on le savait. D’après M. Sauper et Cyril qui s’est penché rapidement sur le sujet, contre-théories assez bidons dans l’ensemble). L’un de ces articles, cité par M. Sauper, a pu peut-être remporter l’adhésion de certains, faute de pouvoir accepter une réalité qui dépasse l’imagination (celle des carcasses de poissons vendues comme nourriture aux africains et traitées dans des conditions indescriptibles, et qui auraient été en faite de la nourriture pour animaux…). Chacun peut se faire sa propre opinion.

Bientot la suite de l’article, avec entre autres les réactions des spectateurs chinois.

One Response to “Le Cauchemar de Darwin”

  1. Reynald
    August 14th, 2006 06:18
    1

    C’est clair Emilie, le film de Sauper nous donne tous un coup de poing dans l’estomac, et en particulier à ceux qui ont un coeur, et n’ont pas eu les moyens de s’inquiéter de la situation économique internationale en termes d’inégalités croissantes depuis les années 80 du fait de l’aveuglement de certains entrepreneurs internationaux aimant plus les perches du Nil que les hommes.
    Mais il n’est jamais trop tard pour décider de faire un peu - chacun à sa mesure - dans le bon sens.
    Ce film, c’est donc une nouvelle confirmation en images crues - et bien plus parlantes que des famines ou des tsunamis à répétition - du fait qu’une
    “mondialisation” néo-libérale sans garde-fous est une mode dangereuse, au nom du “Dieu Profit” qui déresponsabilise l’homme (mais je ne suis pas anticapitaliste pour autant: ne soyons pas des idéologues chercheurs de poux auprès de ceux qui savent gagner de l’argent et le redistribuer…). Ceci avec la conséquence néfaste de “tenir la tête sous l’eau” - en ne le leur relevant souvent qu’à l’occasion des secours humanitaires apportés lors de catastrophes, calamités ou guerres - à des populations
    qui, ne sachant pas ou plus ce qu’est la dignité, ont déjà beaucoup de mal à savoir “nager” par elles-mêmes…
    C’est une image, mais elle dit bien ce qu’elle veut dire, en nous incitant à agir chacun(e), si possible même bénévolement, sans pour autant culpabiliser de ne pas pouvoir révolutionner les choses du jour au lendemain.
    Soyons de ceux qui cherchent à corriger peu à peu cette tendance à l’indifférence et à l’apathie qui saisit, par découragement, tout ceux qui ne croient pas que des solutions existent.
    Mais déjà , le film de Sauper permet une prise de conscience qu’il y a des choses à faire.
    Donc 3 pistes, parmi d’autres :
    - le commerce équitable
    cf www.maxhavelaarfrance.org
    et artisans du monde,equiterre, etc.
    - les énergies renouvelables
    cf l’association Bolivia Inti Sud Soleil
    www.bolivia-inti sur les cuiseurs solaires par exemple.
    - l’investissement en Afrique par des natifs du pays qui auraient même éventuellement étudié en Europe Amartya Sen ou E.F. Schumacher (”Small is beautiful”) pour savoir quel discours tenir aux populations qu’ils contribueront à relever en distribuant un peu de travail décent à leurs compatriotes en retournant au pays.
    Donc: développement durable au “Nord” - nos pays riches - qui ont surinvesti dans des technologies dangereures au détriment du partage des richesses auprès de leurs propres pauvres, développement durable dans les pays dits du “Sud” (NOS pays pauvres) qui ont trop peu eu de moyens d’investir: le développement durable est le cap à inventer chaque jour pour rendre vivable cette galère commune - bien qu’apaisée au Nord - qu’est devenue depuis 30 ans la planète Terre.
    C’est laisser aux pays du Sud les moyens de préserver et gérer décemment eurs richesses propres, pour en tirer un mode de vie équilibré (ce que nous avons appelé “économie”, c’est à dire un cycle production -> épargne ou investissement - >consommation-> production
    et ainsi de suite.
    Or chaque civilisation et chaque pays à son équilibre propre…
    Bref, il y a du pain sur la planche pour encore des générations, et face à de tels enjeux, il faut du courage pour relever les manches.
    Mais “l’union fait la force” et “les petits ruisseaux font les grandes rivières”.
    Rendez-vous dans 10 ans pour savoir si les choses auront continué à empirer ou se seront améliorées. Rien qu’un peu. Espérons-le. Sinon notre passage sur Terre aura bien été celui de spectateurs lucides mais embourbés dans la médiocrité d’un quotidien qu’il n’auront pas su rendre utile au service de si nobles causes que peut l’être ce que je viens d’esquisser.
    A chacun sa petite pierre, pour construire…sans vouloir polluer la soupe!
    Sachons aller dans le sens d’un monde équitable avec conviction, je dis alors: soyons communiquants mais reconnaissons nous tous comme “co-responsables”: le XXIè siècle sera plus fraternel…ou sera peut-être aussi tragique que le XXè, toujours de la faute des Européens ou moins, grâce, en partie, à eux.
    En résumé, s’il y avait un antidote au film de Sauper qui vous donnerait - presque - des cauchemars, ce serait: “Penser global - et avant tout par soi-même -, Agir local - et surtout avec d’autres -”.
    Cordidalement.

    P.S. Je me suis senti vachement donneur de leçons ce soir. Excuse. Je retourne sur mon bout de “terrain local”.
    Et puis, ne crois pas que je sois
    quelqu’un qui n’ai pas été complice de la Connerie ambiante (faute avouée a moitié pardonnée ;-]), car je me suis souvenu à l’occasion du film que j’ai moi aussi bouffé du perche du Nil innocemment une fois à l’occasion d’une Saint-Sylvestre il y a 2 ans et demi…Il venait sans doute des rives du lac Victoria…D’où l’intérêt primordial de savoir le mieux possible d’où vient ce que l’on bouffe, ce qui n’est même pas toujours indiqué sur les emballages! Soyons donc vigilants, sinon, sans conscience ni transparence du côté des vendeurs, souvenons-nous de la vache folle, on se fait tous, passez moi l’expression…entuber comme d’aveugles “moderneux” sans cesse dépassés par les malheureux événements déclenchés par de borgnes apprentis sorciers ne pensant qu’à s’en mettre plein les poches en ne connaissant que la logique bestiale: “gagnant/perdant”alors que la logique humaine avancée que l’on commence à peine à comprendre au XXIè siècle, c’est bien “gagnant/gagnant”, C’est même comme ça dans la Nature au départ, comme l’explique si bien Albert Jacquard dans son petit bouquin “Tentatives de lucidité” en prenant un exemple à la Jean de la Fontaine: celui des chèvres et des loups…

Leave a Reply


Warning: file(/home/.beasley/thierrydd/todayinchina.com/emilie/proverbs.txt) [function.file]: failed to open stream: No such file or directory in /home/thierrydd/todayinchina.com/blogs/wp-content/themes/_emilie/sidebar.php on line 3