Un nouveau monde ancien
Pour peu qu’on en aie suffisamment envie, il est possible de parcourir en une journee la route qui va de Songpan a Langmusi. C’est qu’aux kilometres horizontaux s’ajoutent la multitude de sauts de puce vers le ciel qui ponctuent ce trajet sur une route qui se cherche et se construit sous le nez du bus, a la pelle et a la pioche. Ca secoue, donc, mais on y arrive. Et, une fois arrive, on est a nouveau secoue: marcher sur la rue principale (la seule, d’ailleurs) d’un village tibetain a 3200 metres d’altitude, ca vous fait quelque chose.
La population de Langmusi est diverse: des moines, des gens des peuples Han, Hui ou Tibetain, et des visiteurs - Chinois (tout de meme), ou etrangers. Et, ce qui est bien ici, c’est que, peu importe ou l’on va et d’ou l’on vient, sur la carte geographique comme sur l’echelle sociale, on se baigne dans le meme bain: un bain plutot froid (pas ou peu d’eau chaude dans les tuyaux locaux) et pris a la lueur des chandelles (deja quatre jours sans electricite). La nuit tombee, on s’entasse dans les echoppes munies d’un poele a charbon, et quant vient l’heure de dormir on parcourt cette meme rue principale a la lueur de la lampe de poche, sous un ciel etoile qui suffirait (pour les romatiques, du moins) a justifier toutes les coupures de courant. Un autre monde, une autre epoque.
S’il y a beaucoup de moines a Langmusi, c’est parce qu’un important monastere est installe, depuis 600 ans environ, dans l’un des coins du village. Je me promenais par la, peu apres mon arrivee, avec la vague attention d’aller y faire un tour, lorsqu’un jeune moine me fit signe de la main en sifflant. Bref et clair, le coup de sifflet, genre: “par ici”. Je me suis avancee dans sa direction, il a continue son chemin, et quelques minutes plus tard nous sommes arrives au monastere. Le guichet (l’entree dans les lieux religieux est ici bien souvent payante) se trouvait a gauche du porche; j’y moneyai mon droit de passage en montrant ma carte d’etudiante (qui fut plus une curiosite amusante qu’autre chose pour les moines-vendeurs-de-billets), puis me remis a suivre mon moine, qui m’attendait quelques metres plus loin. Nous reprimes la route en silence.
Le chemin sur lequel il m’emmenait etait, incontestablement, en pente ascendante. Le souffle court et le coeur battant, je realisai que l’altitude avait change depuis que j’avais quitte Chengdu. Il respirait fort, lui aussi. Peut-etre par compassion, pensai-je…
Tranquillement, nous poursuivions l’ascension. Quelques mots furent echanges: “je viens de Belgique et j’habite au Canada”, lui dis-je. “C’est loin?”, me demanda-t’il a plusieurs reprises. Lui, precisa-t’il, habitait en haut de cette colline qu’il montra du doigt. Nous marchions, encore, sur le meme sentier, et les moines que nous croisions en chemin riaient de le voir ainsi flanque d’un petit bout de femme essouffle.
En haut de ce sentier, il y avait donc une maison. Il m’invita a l’y accompagner puis, une fois arrives, me pria d’attendre sur le porche. Il entra dans le batiment, en resortit avec une petite chaise en bois qu’il m’offrit en faisant signe de la main en direction du paysage. Il alla chercher une seconde chaise et s’assit a mes cotes. A nos pieds, la vallee dans laquelle s’entremelaient le village, la riviere et le monastere. Face a nous, et plus haut, les montagnes et la foret. S’asseoir, et regarder.
Il sortit de sa poche une piece de monnaie. Je la reconnu tout de suite: une piece doree aux couleurs de la vielle europe - 10 cents, exactement. J’avais sur moi 5 centimes, je lui tendis la piece, et, sans le savoir, j’avais initie un echange: apres l’avoir regardee quelques instants, il se leva, entra a nouveau dans la maison, et en ressortit muni d’un petit sachet de poudre brune duquel il extirpa une nouvelle piece de monnaie. Apres l’avoir frottee vigoureusement, il me l’offrit. 10 piastres, en provenance d’Israel cette fois.
Nous en etions la lorsqu’un second moine, plus age, s’approcha de la maison. Mon hote se leva instantanemment pour lui offrir son siege, et lorsque je lui adressai un tres peu formel “ni hao” (bonjour) je compris que la formule manquait d’elegance lorsque l’on s’adresse a un religieux a l’age - entre autres choses - respectable. Le plus jeune moine me presenta a ce dernier - en empruntant, au passage, un racourci: j’etais canadienne, tout simplement. “Haa, le Canada, le Canada” repeta plusieurs fois l’ancien (en mandarin dans le texte). “Est-ce qu’il y a des montagnes, la-bas?”, demanda-t’il. Oui, et meme beaucoup. De grandes forets, aussi. Nous parlames un peu - autant que le permettait mon mauvais mandarin; ils parlerent un peu plus. C’etait la premiere fois que j’ecoutais du tibetain, et mes oreilles savouraient la chose. Puis le silence revint, et quand il changea de qualite je fis mine de me lever. “Ha, tu descends”, dit le moine plus age. Il etait donc bien temps de prendre conge, ce que fis, a la vitesse des remerciements, toujours trop maladroits pour les circonstances. Et je descendis la montagne…




PS: en toute honnete, je retranscris ces mots, non pas depuis Langmusi - ou il y a vraiment penurie reguliere d’electricite… - mais de xiahe, ou je suis arrivee aujourd’hui et ou je me remets de mes emotions langmusiennes.
September 22nd, 2006 at 11:15 am
Coucou Chloe,
Je trouve ce texte tres emouvant. Tu parles la en mandarin avec des moines…dans un autre monde d un autre temps (sauf pour le guichet). C est epatant. Je t imagine bien profitant de chaque seconde avec un sourire.
Gros bisou de Sarah et Lisa.
Sandra
September 28th, 2006 at 5:47 am
Bises à vous..!